Aujourd’hui nous méditons sur la
résurrection du fils de la veuve
de Naïm. Ce récit évangélique
éclaire un événement majeur de ma
vie, la maladie psychique de notre fils
Louis-Moana
et je désire surtout partager
avec vous qui connaissez des situations
du même type, ce qui en fait
une expérience spirituelle. Que nous
soyons réunis aujourd’hui dans la méditation
et la prière me facilite grandement
la tâche.
Ce dimanche soir 16 novembre
1997, dans le soudain silence de la rue,
il n’y avait plus que les ordres brefs et
les encouragements des équipes coordonnées
de la Police, des Pompiers et
du SAMU, toutes tendues vers le sauvetage
d’une vie. Louis s’était défenestré.
Nous n’étions plus que ma femme
et moi dans l’appartement de la rue
Saint-Jacques. Paul-Teina, notre benjamin,
de six ans plus jeune que Louis,
avait été récupéré par des amis. Marie-
Mateata, notre fille aînée, avait déjà
plus ou moins quitté la maison. Dès lors,
le chagrin me poussait hors du lit bien
avant l’aube. L’heure matinale était devenu
le refuge de mes gémissements et
de mes larmes.
Il était loin le temps où, après sept
ans de mariage sans enfant, nous étions
allés les chercher dans la même famille,
l’un après l’autre, quelques jours après
leur naissance, le temps de prendre une
place dans l’avion pour la Polynésie. Car
c’est de l’autre côté de la Terre que Louis
a vu le jour, un 21 juin 1978. Je ne
démêlerai pas les sentiments qui m’assaillirent
lorsque nos amis me présentèrent
le nouveau-né dans un couffin,
le matin qui suivit mon arrivée à Tahiti.
Je rappellerai seulement leur mélange
de gravité et de joie. Si j’ai pu, à
cet instant, regarder vers le Ciel, quoi
que je n’en eusse pas dédaigné les bénédictions,
ce n’avait pas été pour rendre
grâces, mais pour l’assurer de mes
capacités.Louis était devenu un gosse superbe,
champion sportif, marchant normalement
en classe. C’était un littéraire,
avec une excellente mémoire, une remarquable
oreille de musicien, mais plutôt
fermé aux mathématiques. Il est
tombé malade de manière certaine l’hiver
94-95, il avait donc 16 ans. Ce fut
la spirale infernale que nombre d’entre
vous connaissent. Il est halluciné, ce
que nous avons mis plusieurs années à
découvrir. Il cache, par tous les moyens,
qu’il a des voix. Quant à nous, il croit
que nous faisons semblant de ne pas
les entendre. Ces voix le persécutent.
Alors, il passe de terribles crises de violence
à des périodes d’abattement, de
tristesse insurmontable, de révolte contre
les médecins, les traitements, contre
nous. Il ne peut presque plus rien
faire. Les effets de certains médicaments
sont effroyables. Il hurle, menace, casse,
se débat. Avec cela, il considère qu’il
n’est pas malade..
Depuis 95, il n’y a pas eu d’année
sans hospitalisation psychiatrique dont
la durée ne soit inférieure à trois mois
pour la moitié d’entre elles. Au cours
des sept années qui suivent, entre deux
hospitalisations, la cohabitation avec
Louis devient de plus en plus invivable.
Les dégâts causés sur le reste de la
famille sont importants. Mais vous savez
ce qu’il en est, et ce n’est pas mon
propos d’en faire le descriptif ni le bilan..
Au milieu de cette désolation,
nous avons été surpris par le nombre
de ceux qui sont venus vers nous, de
ces amis capables de nous accompagner
en actes. Notre mouvement est,
je le crois, une image vivante de l’amitié
dont je veux parler. C’est ainsi qu’une
de nos amies nous a prêté sa maison
de campagne tous les étés pour que
Louis puisse se reposer au grand air. En
2002, elle a même gardé Louis pendant
huit jours, alors qu’il n’était pas facile
à vivre. C’est l’audace dans l’amitié !
D’où vient qu’il existe de tels amis ?
Enfin, Providence pour Providence,
Louis finit par être accepté, au début
de l’hiver suivant, à La Borde où il se
trouve encore. Il était temps, car plus
le temps passait, plus l’état de Louis
empirait..
Tant de souffrances me paraissaient
inexplicables, sinon injustifiées. Et en
même temps, j’étais interpellé par l’extraordinaire
concours de circonstances
auxquelles il doit d’être encore vivant.
En réalité, je ne comprenais pas aux
yeux de qui sa vie pouvait avoir un tel
prix. Aux yeux de ces hommes et de
ces femmes qui consacrent leur existence
à soulager les malades ? Assurément.
Aux miens ? Je ne savais plus.
Les JMJ du mois d’août 1997, à Paris,
la venue de Jean-Paul II, d’autres
événements et d’autres signes avaient
déjà suscité en moi un bouleversement.
J’avais alors commencé à découvrir que
ma perplexité était due à ce temps si
long passé le dos tourné aux voeux de
mon baptême. J’eus alors un grand désir
de retrouver l’Eglise. Cela s’est fait
peu à peu, autour du Grand Jubilé. Mais
c’est en ce mois de novembre 97, à l’un
des pics de l’épreuve de la maladie de
Louis, au moment de sa défenestration,
que j’ai eu cette intuition : Dieu vient
habiter nos souffrances, il vient même
habiter toutes nos contingences, sans
exception, et, d’une certaine manière,
il est encore présent à nos péchés. Cela
devient évident à condition d’admettre
que, dans le sacrement du baptême,
Jésus unit l’homme tout entier au mystère
de sa Passion, de sa Mort et de sa
Résurrection..
Je n’ai pas pensé que Dieu se vengeait
ou punissait. Je n’ai pas songé
à l’accuser. Dans ma nuit, il ne me restait
qu’une conviction : Dieu, la cause
éternelle de tout bien, ne pouvait être
la cause de ce mal. Ce mois de novembre,
un de ces matins d’avant l’aube,
j’ai eu la certitude de sa présence, uneprésence qui ne s’était jamais interrompue
et qui a valeur de promesse.
Le Dieu qui fait irruption dans la vie
des hommes est différent de la façon
dont nous l’imaginons. Par sa grâce, il
transforme toute souffrance en un chemin
qui nous conduit à lui, c’est-à-dire
à la splendeur de sa gloire, à la joie ineffable
qui se loge au plus intime de nos
coeurs. Louis est l’instrument inattendu
de cette grâce que Dieu nous redonne
sans cesse, comme tous nos proches
malades peuvent l’être pour chacun de
nous. Chaque jour, elle m’est proposée,
chaque jour, je peux la recevoir ou la
refuser..
Lorsque Jésus remit le jeune homme
à sa mère, tous glorifiaient Dieu en
disant « Dieu a visité son peuple »
(Lc 716). Seigneur de la vie, je Te rends
grâces de ce que d’un mal Tu puisses
faire un bien incomparablement plus
grand, je Te rends grâces de ce que ton
Amour soit à l’oeuvre en ceux qui Te connaissent,
et même, qu’il soit assez grand
pour agir en ces autres qui, sans Te connaître,
mettent leur vie au service de
leurs frères souffrants. A ceux-là aussi,
le Roi ne dira-t-il pas : « Venez les bénis
de mon Père, recevez en héritage le
Royaume qui vous a été préparé depuis
la fondation du monde » ? (Mt 2534)..
Comme le Seigneur fit irruption dans
le cortège funèbre de la veuve de Naïm,
il fait irruption dans nos vies, jusqu’au
plus douloureux de nos drames. J’aime
ce récit qui préfigure le cortège funèbre
du Christ, sans doute conduit par sa
Mère, et qui préfigure aussi le Christ
ressuscité, premier d’une multitude de
frères. Il m’emmène à la Croix où tout
se passe et, en particulier, où sa Mère
nous est donnée. Je crois que lorsque
Jésus vient nous chercher, Marie est là,
aussi, compatissante aux conséquences
du mal et du péché, se penchant maternellement
avec son Fils, pour nous relever,
afin de reprendre la marche..
Chaque Jeudi à l’heure d’un Angélus, nous prions pour tous les membres des groupes Relais d’Amitié et de Prière. Ainsi, dans une prière commune nous nous soutenons tous les uns les autres.
Ecoute, Seigneur, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureux.
Veille sur moi qui suis fidèle, Ô mon Dieu,
Sauve ton serviteur qui s’appuie sur Toi.
« Le coeur de l'homme est compliqué et malade ! Qui peut le connaître ? Moi le Seigneur, qui pénètre les coeurs et qui scrute les reins, afin de rendre à chacun selon ses actes, selon les fruits qu'il porte »
du Livre de Jérémie
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« Voyez-vous, en ce monde, c'est comme cela, il faut porter sa croix d'une manière ou de l'autre.
Il vaut mieux prendre patiemment ce qui nous advient, il y a toujours la joie à coté de la peine. »