Témoignage du Dr Jean-Louis Bavoux, ancien président de Relais, à la « Journée des frères et soeurs » de mars 2002
“Qu’as-tu fait de ton frère ?" C’est ce que Dieu dit à Caïn, qui
vient de tuer Abel. Et Caïn répond “Suisje
le gardien de mon frère ?”
Comment me situer par rapport à
mon frère, à ma soeur malade ?
Ma soeur aînée souffre d’anorexie
mentale depuis l’âge de 15 ans : j’avais
alors 5 ans. Une anorexie caractéristique,
qui s’est vite dégradée, avec l’enchaînement
inexorable de tentatives de
suicide, d’hospitalisations, etc. C’est
une maladie psychique d’autant plus
terrible qu’elle survient de manière incompréhensible
et qu’elle entraîne
beaucoup de violence pour le malade
et pour son entourage.
A l’âge où cela m’est arrivé, j’ai subi
la situation, bien sûr, sans pouvoir
réagir. J’aimais ma soeur, elle souffrait
et elle me faisait souffrir… Situation
impossible pour un enfant : sentiment
d’impuissance, de culpabilité, tristesse devant la souffrance de mes parents.
Je garderai toujours en mémoire ce jour
où j’ai vu mon père pleurer lors de la
première hospitalisation de ma soeur.
C’est quelque chose de terrible pour un
enfant d’être témoin de la détresse de
ses parents et de leur impuissance.
On souffre aussi du regard des autres
et on culpabilise en même temps d’avoir
honte de sa propre soeur. C’est toujours
un mélange de souffrance et de
culpabilité. On ne peut pas s’empêcher
d’en vouloir à sa soeur de gâcher notre
vie, de nous voler notre enfance.
D’autant que toute l’attention des
parents est focalisée sur l’enfant
malade. Mes parents, qui croyaient bien
faire, m’éloignaient de la famille
pendant les vacances. Ils voulaient me
préserver, mais je vivais cela comme un
exil, une mise à l’écart. C’est très
déséquilibrant pour un enfant, pour sa
construction personnelle.
J’ai perdu mon père à l’âge de
13 ans, et je me suis retrouvé avec ma
mère et mes deux soeurs. Puis mon autre
soeur a quitté la maison. J’avais 16 ans,
je ne voulais plus subir. C’était la révolte
qui montait dans mon coeur. Je suis allé
vivre de famille d’amis en famille d’amis,
familles que je n’oublierai jamais. Puis,
j’ai commencé mes études de médecine
et j’ai rencontré ma femme. Cela a
changé ma vie.
J’ai terminé mes études en voyant
ma soeur régulièrement. J’ai eu six
enfants, qui ont bien intégré l’existence
de leur tante et l’amour qu’ils pouvaient
lui donner, bien que rien ne soit encore
simple aujourd’hui.
Je me suis donné le droit d'être heureux
Je crois pouvoir dire que je n’ai pas,
ou presque pas, de souvenir heureux
avant la rencontre de ma femme. Ma vie a vraiment commencé à ce moment-là.
Je me suis donné le droit d’être
heureux, indépendamment de la maladie
et de la souffrance de ma soeur. En effet,
je crois que s’il ne veut pas se laisser
bouffer, le frère ou la soeur d’une
personne handicapée doit à un moment
se préserver, se protéger. Il ne s’agit pas
pour autant de laisser tomber sa soeur
malade, mais de se libérer de sa
culpabilité et de devenir soi-même. Se
distancier du handicap et avoir sa vie à
soi. Car pour permettre à ma soeur de
grandir, il fallait moi aussi que je
grandisse. Ce n’est pas en se
meurtrissant que l’on peut être d’un
grand recours pour l’autre.
Si je m’en suis sorti, c’est parce que
j’ai voulu m’en sortir, j’ai voulu vivre !
Et je pense que ce que je suis maintenant
pour ma soeur, ce que le Seigneur m’a
permis de construire, j’ai pu le faire parce
que je ne me suis pas laissé noyer.
On a souvent honte d’être heureux
dans une situation comme celle-là, alors
qu’il faut être debout. Il faut sortir de
cette culpabilité. On a le devoir d’être
heureux. On construit son bonheur avec
et pour les autres. Le bonheur est une
valeur chrétienne, pas la
mortification.
Je n’ai pas honte de mon bonheur.
Au contraire, je crois que pour ma soeur,
mes enfants sont le seul rayon de soleil
de sa vie. Mon bonheur lui permet ainsi
de partager et de vivre quelque chose
d’heureux.
Ma soeur a une vie difficile, un avenir
sombre. Sa seule joie, sa seule lumière,
ce sont ses neveux et nièces, ses petit sneveux,
qu’elle peut voir maintenant
régulièrement. Car j’ai d’abord protégé
mes enfants : la maladie de ma soeur
était toxique. Seuls ceux qui vivent cela
peuvent me comprendre quand je dis
toxique.
Ces dernières années, ma mère a
démarré une maladie d’Alzheimer et ma
soeur va mieux depuis qu’elle s’occupe
très bien de ma mère. Elle est devenue
responsable, prend des décisions. Elle
est transformée. Mais quand ma mère
disparaîtra, comment l’aider, comment
l’aimer ? Et quand je serai responsable
de ma soeur ? L’avenir semble bouché
et difficile. Il faut plutôt gérer le présent
et il ne faut pas se sentir le seul
responsable de l’avenir. C’est peut-être
louable, mais impossible.
Ce qu’il faut déjà lui donner, c’est
tout son amour. Qu’elle sache qu’elle est
aimée de son frère, de sa soeur.
Se faire aider
Mais il faut aussi savoir se faire
aider : par des amis, par des
professionnels. Les pouvoirs publics ne
sont pas encore très concernés par ce
genre de pathologie. Il faut sensibiliser
notre entourage et donc oser en parler.
Il faut sensibiliser les pouvoirs publics,
participer à des associations, se faire
entendre. En tant que médecin, je vois
beaucoup de monde et je suis émerveillé
par le nombre de parents qui montent
des associations.
Depuis que l’Eglise existe, elle
provoque le monde à “faire”, comme les
écoles, les hôpitaux, les universités …
Puis, après, elle se retire pour laisser
l’Etat s’en charger.
Nous devons encourager l’Eglise à
“mettre le handicap au milieu du
monde” et des journées comme celle-ci
y aident. Ce sont eux, les plus faibles,
les plus vulnérables : en les mettant
au coeur de l’Eglise, on aura mis le
Christ au centre de l’humanité.
Nos frères sont vulnérables, faibles
et, d’une certaine façon, innocents.
Notre Dieu tout puissant est, Lui aussi,
vulnérable, faible et innocent, car Il
aime !
Un sens à l'épreuve
Quand son frère ou sa soeur souffre,
on souffre aussi, parce qu’on l’aime,
parce qu’on est vulnérable, impuissant.
Et ça, c’est le visage, le regard du Christ !
Je vois en ma soeur une icône du
Christ. C’est une victime innocente . Elle
a terriblement souffert de sa maladie et
elle a fait souffrir les autres. Et dans cette souffrance inutile, je découvre que
l’amour est la seule chose que je puisse
lui donner. Ma soeur malade me
provoque à l’Amour.
“Ce qui plaît à Dieu, c’est un esprit
brisé”, dit le psaume (51 [50], 19).
Dieu ne brise pas, mais Il est brisé
avec nous.
Une telle expérience me brise, me
blesse et ne me quittera jamais. Mais
Dieu ne provoque pas la blessure. Si le
chemin existe, il passe par là : Dieu
s’engouffre dans la blessure. « Venez à
moi, vous tous qui ployez sous le
fardeau.»
Dieu n’envoie pas des épreuves. Il
est Celui qui nous aime. De son côté
ouvert, son amour surabonde. Dans ma
blessure, Il s’engouffre, parce que c’est
là qu’Il peut me parler, Lui, le Tout
petit, le Tout pauvre. Paul parle de
partager la souffrance du Christ, voire
de l’achever (Col.I.24); on peut mal comprendre cette phrase en pensant
que, pour être disciple du Christ, il faut
nécessairement souffrir avec Lui.
Au contraire, Paul parle de
communion avec le Christ. Dans ma
blessure, qui est et qui restera, il m’est
donné certainement de mieux percevoir,
de mieux comprendre les blessures des
autres et donc peut-être de mieux
communier avec eux, de mieux
communier avec le Christ qui est en
eux !
Voilà comment je comprends ma foi
en ce Dieu qui ne veut que notre joie,
notre bonheur, et qui se fait l’un de
nous pour partager notre liberté
humaine et notre misère, pour nous
provoquer à la partager avec les autres
et pour nous donner sa joie éternelle.
Chaque Jeudi à l’heure d’un Angélus, nous prions pour tous les membres des groupes Relais d’Amitié et de Prière. Ainsi, dans une prière commune nous nous soutenons tous les uns les autres.
Ecoute, Seigneur, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureux.
Veille sur moi qui suis fidèle, Ô mon Dieu,
Sauve ton serviteur qui s’appuie sur Toi.